18·6 > 31·8·26 – OUR STORY – rétrospective rosa von praunheim

Disparu en décembre dernier, le réalisateur Rosa von Praunheim laisse derrière lui un répertoire de plus de cent cinquante films. Cet été, venez explorer à CINEMATEK la filmographie du plus camp et du plus queer des cinéastes du Nouveau Cinéma Allemand, au travers d’une sélection d’une vingtaine de ses œuvres, trop rarement montrées en Belgique.

En 1967, Rosa von Praunheim se rend à la quatrième édition de EXPRMNTL à Knokke-le-Zoute. Il s’agit de son premier festival de films, lui qui, jusque-là, s’était surtout intéressé à la peinture, à l’écriture ou à la performance. L’écosystème bouillonnant auquel il prend part à EXPRMNTL le subjugue : il y découvre les films « géniaux et trash  » de l’underground américain, un cinéma qu’il revendique toute sa vie comme une source d’influence majeure, avec les arts expressionnistes. Les images queers, radicales, de Jack Smith ou de Gregory J. Markopoulos – dont il deviendra l’assistant peu après – agissent, quant à elles, comme des révélations : « C’est là que j’ai vu pour la première fois des gays et leurs rêves érotiques à l’écran  » écrit von Praunheim dans son mémoire 50 Jahre pervers.

C’est également à Knokke qu’il fait la rencontre du réalisateur Werner Schroeter, avec lequel il se lie d’amitié. Schroeter lui présentera, à son tour, son actrice-phare, Magdalena Montezuma, qui devient l’héroïne d’un des tous premiers films de von Praunheim, Macbeth Oper von Rosa von Praunheim.

Rosa von Praunheim retient du festival belge les potentialités émancipatrices des cinémas expérimentaux. Il fait sienne leur éthique DIY et développe, à son tour, un cinéma de la débrouille, joyeusement brouillon et collaboratif, en friction constante avec les mœurs et les normes de la culture dominante. Le camp, le kitsch, le mal fait et le mauvais goût deviennent, chez von Praunheim, des outils critiques redoutables contre la société bourgeoise ouest-allemande d’après-guerre (Die Bettwurst et sa suite Berliner Bettwurst).

De tous les cinéastes out du Nouveau Cinéma Allemand – Ulrike Ottinger, Monika Treut, Elfi Mikesch, Werner Schroeter, Rainer Werner Fassbinder – Rosa von Praunheim est le seul à revendiquer un cinéma ouvertement gay et révolutionnaire. Au point d’en faire un élément essentiel de sa persona. Il décide ainsi d’adopter, dans les années 1960, ce nom féminin de Rosa von Praunheim, en référence au Rosa Winkel : le triangle rose que les déporté·es LGBTQIA+ portaient dans les camps de concentration nazis.

En 1971, von Praunheim réalise avec le sexologue Martin Dannecker Ce n’est pas l’homosexuel qui est pervers, mais la société dans laquelle il vit: un film brûlot connu pour avoir entraîné, en Allemagne, l’émergence des mouvements de libération gays et lesbiens contemporains. Pensé comme une suite indirecte à ce dernier, Une armée d’amants, ou la révolte des pervers documente, cette fois, l’émancipation queer nord-américaine des années 1950-1970. L’Einstein du sexe revient sur l’activisme d’un·e des pionnier·ères de la militance LGBTQIA+ allemande et européenne : le docteur Magnus Hirschfeld.

Dans les années 1980, Rosa von Praunheim devient une figure majeure de la lutte contre le VIH/sida et un militant résolu du safe sex. Avec Un virus sans morale, il signe une comédie musicale grinçante, une attaque artistique radicale face aux agissements des gouvernements et des médias. Die Aids-Trilogie, sorti en 1990, concentre ses deux premiers volets (Positive et Silence = Death) sur la manière dont les communautés queers new yorkaises s’organisent contre le virus. Par contraste, Fire Under Your Ass, le troisième volet de la trilogie, dénonce l’absence totale de militantisme contre le VIH/sida en Allemagne. Le film conduit Rosa von Praunheim à exécuter un des gestes politiques les plus controversés de sa carrière : celui d’outer publiquement – sans leur consentement – une série de présentateurs de la télévision germanique, à la manière des actions-guérilla de la collective Queer Nation.

Indéniablement provocateurs, les films (et les prises de position) de von Praunheim composent un cinéma de la révolte qui se révèle aussi un cinéma du soin. Ses films les plus virulents, comme Ce n’est pas l’homosexuel…, sont systématiquement accompagnés de discussions avec le public. Il signe aussi des portraits de femmes et de marginalisé·es qui, derrière un camp corrosif, révèlent une incroyable tendresse : pour ses acteur·ices (comme son amie Lotti Huber dans Nos cadavres vivent encore), pour ses collaborateur·ices (Elfi Mikesch, à la photographie, notamment, dans Anita – Dances of Vice ou Horror Vacui), pour des vieilles vedettes oubliées (Ich bin ein Antistar, Tally Brown, New York), pour ses mères biologique et adoptive (Meine Mütter – Spurensuche in Riga).

Enfin Rosa von Praunheim dédie aux communautés trans et drag une série d’œuvres qui, sans échapper à certaines maladresses, offrent une tribune d’expression politique et artistique peu commune à l’époque (City of Lost Soulsen 1983, I am my own woman en 1992 et Transexual Menace en 1996).

Un programme imaginé par l’Âge d’Or, le Goethe-Institut Brüssel et ladestructiondesespacesvides. Avec le précieux soutien de Missing Films, de Cinéfiltres et de la Région Bruxelles-Capitale.